FITZGERALD (F. S.)
Scott Fitzgerald occupe une situation
particulière dans le roman américain de lentre-deux-guerres. Figure de proue
de la « génération perdue » dont il fut un peu linventeur, le
metteur en scène, le jeune premier et le chroniqueur, il sest identifié à son
époque pour le meilleur et pour le pire. Il fait une entrée fulgurante dans la
vie littéraire au moment où la prospérité prend son essor, et cest dans
leuphorie quil célèbre les fastes et les folies de lâge du jazz. Avec,
toutefois, au cur de la fête, lappréhension de léchec et le pressentiment
poignant de la chute. En 1929, la synchronie entre le destin national et le
destin personnel se manifeste cruellement quand, à lécroulement psychique de
sa femme, fait écho le krach financier de Wall Street. Pendant les longues
années de la dépression, loubli succède à la popularité, la maladie à une
énergie en apparence inépuisable et la difficulté décrire à laisance
souveraine des jeunes années. Fitzgerald sombre dans lalcoolisme et ce nest
quau prix defforts héroïques quil parvient à composer ses derniers livres.
Le renouvellement des mythes romanesques
Mais son originalité tient moins à ce
rôle de porte-drapeau ou de bouc émissaire quà la spécificité de son domaine
romanesque et à lacuité du regard critique quil jette sur le mythe américain
du succès. LAmérique quil met en scène sinscrit en effet en contraste total
avec la tradition. Depuis Fenimore Cooper et avec Melville, Twain, London, le
romancier américain rejette les ressorts de la vie en société et de lintrigue
sentimentale : la femme et lamour nont pas droit de cité dans son uvre.
Son sujet délection, cest lerrant solitaire aux prises avec une nature
sauvage souvent symbolisée par un monstre fabuleux. Tels LOurs de Faulkner et Le
Vieil Homme et la mer de Hemingway.
Fitzgerald, quant à
lui, comme James autrefois, tourne le dos à la nature et au primitivisme. Sa
scène de prédilection, haut lieu de lartifice, ce sont les salons illuminés du
Ritz ou du Plaza. La joute amoureuse y prend le relais du combat avec la bête,
et le roman courtois se substitue au récit épique (il y a du Tristan et Iseult dans Gatsby ). Le récit fitzgéraldien
type met en scène un jeune homme pauvre aux hautes ambitions, conscient des
possibilités illimitées que semble lui offrir lAmérique. Face aux réalités, il
perd de vue ses objectifs, et sa quête de labsolu se mue en une conquête du
superlatif qui sincarne en définitive dans les traits de la jeune fille la
plus audacieuse, la plus séduisante et aussi la plus riche. Cette
femme-orchidée, cette femme-idole, image en abyme de lAmérique, est lillusion
ultime à laquelle il succombe. Froide et calculatrice comme la classe dont elle
est issue, elle se révélera destructrice comme la richesse dont elle est le
produit et la quintessence.
Pour rendre compte de
la coexistence dans luvre de lexpérience poétique et du jugement moral, du
goût pour lintrospection et la satire, de la veine comique voisinant avec un
lyrisme grave et contenu, le critique Edmund Wilson, qui fut lami et le mentor
de Fitzgerald, proposait, en bon disciple de Taine, dy lire la convergence de
trois facteurs : lascendance catholique, la race irlandaise et le milieu
provincial cossu du Middle West. Quelques données biographiques permettront
daffiner ce jugement.
Lorigine dune illusion
Né à Saint Paul, Minnesota, ville
prospère sur le Mississippi, Fitzgerald se situe à la croisée de deux
traditions. Du côté paternel il hérite dun passé qui plonge aux racines de
lhistoire américaine dans lÉtat catholique du Maryland. Son père nest que le
pâle rejeton dune lignée dancêtres patriciens, inapte à laction, tourné vers
le passé, pour tout dire un raté aux yeux de lAmérique affairiste daprès la
guerre de Sécession. Lesprit dentreprise est représenté par le côté maternel,
avec le grand-père McQuillan qui a quitté son Irlande misérable pour se tailler
une solide fortune dans un Middle West en expansion. Il meurt jeune, mais le
souvenir de cette réussite exemplaire ne cessera de hanter le jeune garçon dont
le père, qui se veut gentleman, vit aux crochets des McQuillan. Cest dans ce
conflit dinfluences que grandira lenfant, dans un milieu matriarcal confit en
dévotions, poussé dans le monde par une mère aigrie, divisé, conscient de vivre
en marge de la réalité. Cette marginalité, nourrie par sa foi catholique et son
sang irlandais, il la ressentira pleinement quand il tentera de saffirmer dans
lAmérique anglo-saxonne et protestante de lEst.
Lhéritage de la
grand-mère McQuillan lui permet dentrer en 1913 à luniversité de Princeton,
sorte de club prestigieux pour la jeunesse dorée du Sud. Une fois de plus, pour
le jeune Scott, qui vient davoir dix-sept ans, la grande affaire est de
briller, de réussir, de faire oublier quil est un jeune homme relativement
pauvre dans un monde de riches. Évincé de léquipe de football, la fine fleur
du campus, il réussit à simposer dans une société théâtrale pour laquelle il
se dépense sans compter, écrivant plusieurs livrets de comédies musicales, dans
lespoir dêtre élu à quelque fonction importante dans la hiérarchie qui régit
la vie mondaine de luniversité. Il atteint presque son but, mais devant ses
notes insuffisantes les autorités lui interdisent toute participation à ces
fonctions. Cen est fini de ses ambitions. Cet échec coïncide avec la fin de
ses amours malheureuses avec une riche héritière de Chicago, Ginevra King.
Désespérant de devenir un homme daction, sur le stade ou dans les comités, il
se lance à corps perdu dans une activité de substitution, la littérature,
publiant plusieurs nouvelles et poèmes dans la revue que dirige Wilson. Mais,
ayant perdu tout intérêt pour luniversité, il sengage dans larmée et quitte
Princeton, sans diplôme, à lautomne de 1917.
Dans les camps
dentraînement il occupe ses loisirs à rédiger sur le mode confessionnel ce
quil considère comme le testament de sa génération. Persuadé quil va être tué
en Europe, il tente dy incorporer tout ce qui lui tient à cur : une
enfance inventée, avec une mère romanesque, ses déconvenues damour-propre, ses
premières humiliations amoureuses, le songe dune nuit dété qua été son
passage à Princeton, et tout le Zeitgeist
de la nouvelle sensibilité dont il se pose en représentant. La vie se charge
dajouter un épisode à cette « éducation dun personnage » : il
tombe amoureux dune jeune fille dAlabama, Zelda Sayre, fille dun magistrat
sans fortune, celle qui va devenir le modèle séduisant et fantasque de ses
multiples portraits de femmes émancipées. Mais la gloire promise qui auréole le
jeune officier disparaît lorsque larmistice est signé sans quil ait pu quitter
le sol natal. Il nest plus quun soldat démobilisé et sans emploi que Zelda,
dégrisée, refuse dépouser. Après une courte carrière à New York dans un emploi
subalterne de publiciste, incapable de faire accepter son manuscrit ou les
contes quil rédige fébrilement, il retourne désespéré à Saint Paul et passe
lété de 1919 à récrire une fois de plus son roman. Telles sont les voies
tortueuses qui ont mené Fitzgerald à la littérature. Il ne sagit pas dune
vocation irrésistible, bien quil soit un conteur-né et quil griffonne depuis
lenfance, mais du déplacement dune volonté de conquête, la compensation
déchecs répétés au plan de laction directe et de lamour. Aussi bien, et
jusquà Gatsby , les lettres ne
seront-elles pour lui quun moyen de devenir célèbre, influent, fortuné. Ses
meilleurs textes seront toujours des revanches contre les coups du sort. Quand
son roman, profondément remanié, est accepté par Scribner, il commence à vendre
ses nouvelles à des magazines à grand tirage. Lamateur sest transformé en
professionnel, lécriture sera désormais son métier, dautant plus que ses
revenus croissants témoignent de sa capacité de vivre de sa plume. Il se
réconcilie avec Zelda. Le mariage et la parution de LEnvers du paradis ont lieu presque simultanément au
printemps de 1920.
Génie et perdition
Ce premier roman est une uvre
hybride qui fait se côtoyer prose et vers, saynètes et récits, fragments de
lettres et de journaux intimes, le tout fortement inspiré par des modèles
anglais, Compton Mackenzie pour lévocation romantique du campus, Wilde pour le
trait desprit, Shaw et Wells pour la revendication dinspiration socialiste.
Cest véritablement, sous les traits dAmory Blaine, le portrait de lartiste
en jeune homme, lhistoire dune sensibilité en gestation dans laquelle les
livres tout autant que les femmes jouent un rôle de premier plan. Les audaces,
tant idéologiques quamoureuses, paraissent aujourdhui bien timides, mais la
jeunesse américaine sy reconnut et lui fit un succès éclatant. Fitzgerald
était désormais le porte-parole de sa génération, le chantre dune Amérique en
mutation. En quelques semai-nes, le jeune couple devint la coqueluche de New
York et connut le genre de notoriété généralement réservé aux vedettes de
variétés. Crédules, vulnérables, sans expériences, ils jouèrent le rôle quon
attendait deux et se lancèrent à corps perdu dans la fête des années folles.
Le deuxième roman, Les Heureux et les Damnés , fait le
point deux ans plus tard. Toujours dallure autobiographique, il conte léchec
dun couple ruiné par la faiblesse de lhomme et la frivolité de la femme.
Cest une uvre assez sombre et mélodramatique malgré de brillants moments de
comédie de murs et de satire sociale, fortement inspirée par lesthétique
naturaliste de Norris et Dreiser. Les nouvelles de cette époque exploitent la
même veine réaliste et sociologique. Toute la légèreté douce-amère, toute la
spontanéité farfelue des premiers textes ont disparu. Accablé de dettes malgré
des revenus toujours croissants, Fitzgerald sessaie au théâtre dans lespoir
quune pièce à succès le tirera daffaire. Le
Légume , encore une histoire de mari falot et de femme aux ambitions
puériles, allie le ton de la comédie satirique à une invention débridée. Bien
que saluée par Wilson comme lune des meilleures comédies américaines, la pièce
connut un échec retentissant.
Cest alors que
Fitzgerald décide de changer de vie, de fuir une Amérique trop prospère et trop
tapageuse où sengluent son talent et sa volonté. Il décide de se joindre à la
cohorte de ses compatriotes qui ont trouvé en France un climat plus propice à
la création artistique... et un taux de change hautement favorable. Il arrive à
Paris en mai 1924 avec Zelda et leur fillette de trois ans. Quelques semaines
plus tard, il sinstalle sur les hauteurs de Saint-Raphaël où, en moins de cinq
mois, il écrit la première version de Gatsby
le Magnifique , remaniée pendant lhiver en Italie. Dans ce livre, il
trouve enfin la solution artistique quil cherchait confusément depuis LEnvers du paradis et réussit à
composer lune des uvres les plus denses, les plus dépouillées et les plus
riches en perspectives de la littérature américaine. Le métier se transforme
alors en vocation et il atteint une maturité artistique qui lui permet
dexploiter harmonieusement toutes ses virtualités. Grâce à lexemple de Conrad
il trouve une réponse au problème difficile du traitement de lillusion
romanesque : Nick, un narrateur distinct du héros et qui passe à son égard
du mépris à une adhésion quasi totale, peut commenter avec détachement le
comportement de celui-ci. Lironie peut ainsi coexister avec le lyrisme sur le
mode antithétique et la satire se déployer sans sacrifier la ferveur amoureuse.
Toutes les possibilités de lécriture sont ainsi mobilisées dune façon
organique sans que le texte souffre des morceaux de bravoure qui encombrent les
premiers romans. Tout le mysticisme qui sous-tend le rêve impossible de Gatsby
est ainsi suggéré avec une retenue admirable.
Conscient davoir écrit
un chef-duvre, Fitzgerald fut profondément blessé par la tiédeur de la
critique et la médiocrité des ventes, inférieures de moitié à celles des
précédents romans. Cet échec relatif peut expliquer quil mette neuf ans à
écrire son livre suivant et se contente de vivre largement du produit de ses
nouvelles, résidant pour la plus grande partie du temps en France où il se lie
damitié avec Gertrude Stein, Hemingway et André Chamson. Cependant, il boit de
plus en plus et la vie du couple devient difficile. Tentant de rivaliser avec
lui sur le plan artistique, Zelda sadonne à la danse dune façon
obsessionnelle ; au printemps de 1929, elle doit être internée dans une
clinique suisse où elle sera soignée pendant un an et demi. À lautomne de 1931
cest le retour définitif aux États-Unis, comme nombre dautres expatriés dont
les revenus ont été diminués par la terrible crise qui secoue lAmérique. Les
gains de Fitzgerald déclinent rapidement alors que croissent les dépenses
occasionnées par les internements successifs de Zelda. Cest dans ces
conditions, au plus noir de la dépression, quil tente de se refaire un nom.
Après deux ans de travail acharné interrompu par des séjours à lhôpital, il
réussit à publier Tendre est la nuit ,
commencé à Paris en 1925. Jamais sa prose naura été aussi somptueuse, jamais
le regard introspectif quil porte sur Zelda et sur lui-même aussi aigu. Car
cest encore du couple quil sagit, dans le contexte des années européennes,
la folie de Zelda et de son propre échec professionnel. Tendre est la nuit (dont le titre est emprunté à LOde au Rossignol, de Keats) est
sans doute le livre le plus complexe et le plus émouvant quait écrit
Fitzgerald. Mais les problèmes de riches expatriés sur la Côte dAzur
nintéressent personne dans une Amérique plongée dans le marasme : le
livre passe inaperçu. Pendant trois ans encore il voit se tarir ses maigres
ressources physiques, morales et financières et vit dans la « vraie nuit
de lâme » quil décrit dans La
Fêlure . La planche de salut, il la trouve en 1937 quand son agent lui
procure un emploi de scénariste à Hollywood. Pendant les dix-huit mois que dure
le contrat, il rembourse ses dettes monumentales et envoie sa fille à
luniversité. Puis il se tourne à nouveau vers la littérature, créant superbement
ses deux derniers personnages, Patt Hobby, un scénariste veule et alcoolique,
et Monroe Stahr, limage de la réussite et de lintelligence créatrice,
« le dernier nabab », lhomme daction quil aurait aimé être. Sa
mort, le 20 décembre 1940, interrompt son dernier roman.
Tombée dans loubli, luvre connut une renaissance
extraordinaire à partir des années 1950, sans commune mesure avec la notoriété
dont elle avait joui du vivant de son auteur. Les romans sont réédités à des
centaines de milliers dexemplaires, traduits dans toutes les langues, lus,
comme ils le méritent, non plus comme des documents nostalgiques sur lâge du
jazz ou les expatriés, mais comme lun des témoignages les plus bouleversants
sur les séductions et les maléfices du mirage américain.