COPPOLA FRANCIS FORD (1939-)

Avec Francis Ford Coppola, né dans une famille italo-américaine de Detroit (Michigan), c’est une nouvelle génération de cinéastes formés par la cinéphilie et issus des universités qui entre en scène. De tous, il est le plus inventif, le plus audacieux, le plus inégal aussi. Fasciné par le mythique Hollywood d’antan, il rêve, tant comme cinéaste que comme homme d’affaires, de le faire revivre par des entreprises d’une ampleur digne de l’Intolérance  de Griffith, comme Apocalypse Now , ou avec la fondation, en 1969, de sa maison de production Zoetrope, où il invite aussi bien Godard et Wenders que Michael Powell et Gene Kelly.

Il travaille très tôt avec le cinéaste-producteur Roger Corman, spécialiste des films à petit budget, qui produit son premier film, fantastique, Dementia 13  (1963). D’abord scénariste pour la firme Seven Arts, Coppola réalise en 1966 une comédie originale, You’re a Big Boy Now  (Big Boy ), dans un esprit proche, par le sujet et la vivacité d’écriture, du jeune cinéma anglais d’alors. À vingt-neuf ans, il dirige une production de grand studio (Warner Brothers), Finian’s Rainbow  (La Vallée du bonheur , 1968), avec Fred Astaire et Petula Clark, très impersonnelle. Mais The Rain People  (Les Gens de la pluie , 1969), « film d’auteur » sur la fugue d’une épouse en quête d’identité, est remarqué. Déjà l’œuvre de Coppola se partage entre films de commande et films personnels plus ambitieux. C’est un film de commande où il investit beaucoup de lui-même qui lui apporte succès et renommée internationale : l’adaptation du roman de Mario Puzzo, Le Parrain  (The Godfather , 1972), qui connaîtra deux autres volets. La famille était déjà au centre de Dementia 13 , comme de You’re a Big Boy Now  et The Rain People . Elle devient ici capitale, élargie à son sens métaphorique (la Mafia), renvoyant ainsi doublement aux origines du cinéaste. La saga décrit l’imbrication entre le pouvoir familial et patriarcal de tradition latine et le fonctionnement du capitalisme libéral américain, dont la Mafia reprend, de façon perverse, les valeurs : famille honneur, profit, auxquelles s’ajoutent violence et cynisme. Dans le même mouvement, elle renouvelle le film de gangster en en soulignant les enjeux cachés, économiques, moraux, politiques (The Godfather, Part II , 1974), voire religieux (l’Église catholique et romaine dans The Godfather, Part III , 1990).

The Conversation  (Conversation secrète , 1974) révèle mieux que tout autre la nature du propos de Coppola. Malgré sa haute technicité, un professionnel des écoutes clandestines est incapable de déchiffrer correctement l’inflexion d’une phrase et d’empêcher un drame qu’il pressent. Le rôle de la technologie (et du cinéma) dans la société contemporaine et la responsabilité morale de l’homme (et de l’artiste) disposant des pouvoirs qu’elle confère est également au cœur d’Apocalypse Now  (1979). La mise en scène de cet « opéra filmique » est calquée sur la guerre du Vietnam elle-même : dépenses exorbitantes, moyens disproportionnés à l’enjeu, stratégie flottante qu’on retrouve dans la conduite du récit et les diverses fins du film, selon les copies... Inspiré d’un roman de Conrad, Cœur des ténèbres , Apocalypse Now  rejoint les préoccupations morales profondes de l’auteur : une lente remontée d’un fleuve au cœur de la folie, le bien s’inversant en mal, le pouvoir détruisant celui qui l’exerce et qui attend avec crainte, mais aussi avec curiosité, celui qui le supplantera, thèmes qui seront également ceux du très beau, classique et sobre second film de Coppola sur le Vietnam, Gardens of Stone  (Jardins de pierre , 1987), où le spectacle de la guerre fait place au rituel d’inhumation des morts.

Très appréciée en son temps, la veine formaliste de Coppola des années 1980 s’avère purement expérimentale et théorique : One from the Heart , (Coup de cœur , 1984), comédie musicale électronique aux accents minnelliens dont l’échec mènera la société Zoetrope à la faillite ; Rumble Fish  (Rusty James , 1983), que musique et style visuel apparentent au vidéo-clip ; Tucker, the Man and His Dream  (Tucker , 1988), exercice de style en même temps qu’hymne à l’esprit d’entreprise américain. Plus que dans le lourd et empesé Cotton Club  (1984), c’est dans un retour au « petit film » (de commande), familial et sentimental, renvoyant aux années 1960 (Peggy Sue Got Married  [Peggy Sue s’est mariée ], 1986), que le cinéaste retrouve son terrain de prédilection : la description de la mentalité et du rêve américains. Ce que ne contredit pas son surprenant Bram Stoker’s Dracula  (Dracula , 1992), qui propose moins une nouvelle version du roman de Bram Stoker qu’il ne restitue le trajet du mythe dans l’univers cinématographique essentiellement américain.